Menu 
    • 23/01/2021 Juan Carmona à Aubagne à Théâtre Comoedia / REPORTE

Alchemya de Juan Carmona par Richard Robert

Juan Carmona – Alchemya

Voilà une œuvre qui, si elle était signée par un maître de la peinture, pourrait être à la fois une fresque et un autoportrait. Elan vers les autres et retour sur soi: dans ce double mouvement réside le secret fondateur de cette “alchimie” à laquelle fait référence le titre du dixième album de Juan Carmona. Réconciliant le collectif et l’intime, l’ouverture d’esprit et l’introspection, le guitariste flamenco trouve un équilibre des forces et un sens de la composition à nuls autres pareils et répond une fois de plus de manière aussi inventive que cohérente aux paris insensés que lui soumet son imaginaire.

Car l’imaginaire galopant et joueur de Juan Carmona ne lui laisse pas de repos; et il ne manque jamais d’éveiller en lui les désirs les plus fous. Alchemya, lui a posé cet épineux …mais ô combien excitant… casse-tête: comment conjuguer son attachement viscéral au amenco, son attirance de longue date pour la richesse harmonique et la liberté du jazz, son admiration pour la faconde savante des musiques latines, ou encore sa fascination pour l’intensité des rythmes africains?

Equation amoureuse à multiples inconnues, que Juan Carmona résout en suivant la seule logique de cœur qui compte à ses yeux: celle de la pure musicalité.

Cette vérité, Juan Carmona la traduit dans son art: ses rêves de nouveaux horizons, il les réalise toujours par la magie des rencontres et du partage. Dans Alchemya, plus de trente-cinq musiciens et chanteurs ont ainsi répondu à son invitation pour constituer un nuancier humain et musical aussi subtil et complet que possible, à même de retranscrire les visions qui ont présidé sa genèse. Le tout sous l’œil et l’oreille avertis de Paquete, déjà co-directeur artistique en 2010 de l’album El Sentido del Aire. On ne répond pas à l’appel du grand large sans avoir au préalable appris à nager dans les eaux profondes d’une tradition… Telle est la philosophie de l’action qui traverse les dix plages d’Alchemya et caractérise ses protagonistes.

Au cœur de toutes ces explorations, on entend résonner non seulement le bon plaisir de Juan Carmona, mais aussi son exigence: loin de superposer artificiellement des musiques, des styles et des générations, le guitariste, souverain dans ses phrasés comme dans ses visions, s’applique à mettre à jour tous les liens secrets qui les unissent; et on comprend que le  flambeau de l’authenticité et de l’audace porté par Juan Carmona n’est pas près de s’éteindre…

C’est ainsi, au fil naturel des inspirations mêlées et sublimées de tous, que s’enchaînent les prodiges d’Alchemya. Les inventions de langage s’y succèdent sans jamais sombrer dans la virtuosité démonstrative: on y perçoit plutôt la gaieté d’un jeu d’enfant éternellement reconduit… Et cette sagesse un peu folle, cette science un peu déraisonnable des alchimistes, grâce auxquels les plus audacieux alliages se transforment comme par miracle en métaux précieux.

Richard Robert